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extrait de “Mensonges”

mensonges

MENSONGES

Prologue

14 mai 2010, cimetière de Sainte-Marie

Dans le léger brouillard de ce matin de mai, deux silhouettes se tiennent par la main. La plus jeune dépasse la plus vieille d’une bonne tête. Violette a dix ans et Parmélie quatre-vingts, soixante-dix ans les séparent. L’une ne cesse de grandir, l’autre se tasse sur elle-même, on dirait un vieil oiseau. Violette pousse comme un bambou, Parmélie est toute menue et ridée de partout, une arrière-grand-mère et sa petite, une vieille dame et sa Violette. Étrange couple, immobile, au bord d’un trou fraîchement creusé dans la terre devant une pierre tombale sans fioritures, granit noir et lisse.

C’est elle, la vieille Parmélie Paulin, qui servira désormais de père et de mère à Violette, c’est elle qui remplacera Rose et Léo disparus avec leur petit voilier il y a déjà dix jours au large de l’île aux Grues et retrouvés sur les battures de Montmagny. Violette a perdu ses parents, Parmélie a perdu son petit-fils, Parmélie perd tous les siens, ils s’effacent les uns après les autres. Il lui reste Violette, son arrière-petite-fille qui n’a plus qu’elle au monde.

Pétrifiée, glacée jusqu’au fond des os, Violette ne pleure pas.

Les saules fatigués se penchent au-dessus d’elles. Sous les pierres tombales, les morts dorment en famille, en demi-cercle autour d’un massif de calcaire rose ou en contrebas de la petite falaise au bord de la clôture en déroute. Des sentiers de gravier fin, moussus par endroits ou blanchis à vie par le soleil, mènent d’une famille à une autre, d’un clan à un autre, contournent les buttons, descendent vers des carrés d’herbes folles, remontent vers les caveaux des riches. Un pic s’acharne sur la grande croix de fer rouillé, les chardonnerets chantent dans la brume, les merles aussi, et des geais bleus. Le cimetière de Sainte-Marie n’impose jamais le silence.

Plus rien ne sera comme avant. Il y a maintenant, et ce maintenant n’a pas encore de couleur, pas plus que les deux urnes de marbre blanc, une pour Léo, l’autre pour Rose. Une prière pour eux, du fond du cœur et à n’importe qui, au ciel, aux arbres, aux oiseaux, aux nuages et au vent. Au fleuve, non.  Jamais.

La pierre tombale ne porte pas encore les noms de Rose et de Léo. Le graveur viendra les inscrire plus tard, le cri de la pierre frappée effarouchera les oiseaux le temps qu’apparaissent leurs deux noms, Léo Paulin 1971-2010 et Rose Marquis 1975-2010, avec ce tiret qui marquera l’impossibilité d’un retour en arrière et qui reliera pour toujours le début et la fin de leurs vies.

De Félix Manseau 1900-1975 à ce triste jour de mai, la pierre parle en silence. Claude Paulin 1949-1981. Françoise Barbe 1953-1981. Agathe Manseau 1923-1989. Georges-Étienne Paulin 1925-1999.

Deux urnes blanches enfouies sous la terre, une brassée de branches de pommier comme une dernière neige, l’ombre du chapeau noir de Parmélie décoré d’un oiseau miniature posé sur un ruban bleu paon. Les branches des saules frissonnent dans le vent du matin, le soleil s’y fraie un chemin, la brume se lève. Dans la famille, on est orphelins de père en fils. Ou de mère en fille. C’est comme on veut.