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extrait de “La Vengeance d’Adeline Parot”

adeline

LA VENGEANCE D’ADELINE PAROT

J’ai compris un jour qu’il fallait avoir des parents. C’est très tard que j’ai su ce que c’était. Et si celui que j’ai appelé l’Inconnu n’avait pas fait un jour son apparition, je n’aurais jamais pu savoir exactement ce qui était arrivé aux miens.

Extrait du Cahier de carton d’Adeline Parot.

JEUDI

Adeline Parot vit dans un très petit village avec Pirguitte et Phil qui, eux, vivent avec Argo le chien, Marcel le cheval, Marie la vache et un piano mécanique. Pirguitte et Phil n’ont rien à voir avec des parents, mis à part le fait qu’ils font tout ce que font des parents de manière générale.

Mais il manque quelque chose au bonheur d’Adeline. Quoi ? Elle ne saurait le dire, mais elle le sent et l’a toujours senti, c’est un sentiment obscur et bien mal dessiné.

Sur un plateau fort élevé — dominant les vastes champs d’en bas, le port et la mer au loin —, le village compte dix maisons, dont quatre sont inhabitées. Ces quatre maisons se font face, deux par deux, au bout de l’unique rue du village. La dernière, légèrement décalée par rapport aux trois autres, est carrément perchée sur la falaise et son large balcon s’avance au-dessus du vide. Chaque fois qu’Adeline s’y attarde, elle a l’impression de partir à l’aventure sur la proue d’un navire. Elle l’appelle la maison numéro quatre, ou la maison à la tourelle, mais le plus souvent la numéro quatre.

Les quatre maisons se ressemblent, plus comme des cousines que comme des sœurs. Même déclin de bois foncé, mêmes boiseries blanches, à deux étages toutes les quatre. Ce sont leurs toits qui diffèrent, plus ou moins pointu, ou s’avançant plus loin au-dessus des balcons, ou bien à plusieurs pans. Et puis, il y a le petit toit en forme de chapeau de la tourelle de la numéro quatre.

Ces maisons-là constituent une extension du territoire d’Adeline. Elle les considère comme ses possessions, surtout la numéro quatre.

Lorsque Adeline avait à peine trois ans, Phil avait construit pour elle une maison de poupée, une réplique exacte de la leur. Adeline y retrouvait, en miniature, sa chambre, celle de Phil et de Pirguitte, la cuisine et sa grande table de chêne, le salon, le piano mécanique ; tout y était, en tout petit, même le grenier et tout son fourbi. Et il y avait sur son flanc gauche une minuscule niche pour un mini Argo.

Couchée à plat ventre sur le plancher de sa chambre devant sa maison de poupée, Adeline se voyait gambader partout dans cette copie conforme de sa maison, sautait en pensée d’un étage à l’autre sans emprunter l’escalier, glissait sur le toit, entrait par les fenêtres. C’était une joie de l’imagination, mais d’une imagination très réelle, simplement miniaturisée.

Adeline s’était dit un jour que jamais, au grand jamais, et même lorsqu’elle serait très vieille, elle ne pourrait se séparer de sa maison de poupée. Peut-être qu’un jour, quand la vraie maison de Phil et de Pirguitte serait tombée sous le poids du grand âge, ou si elle brûlait, ou si quelqu’un s’avisait de la démolir, il lui resterait — et pour toujours — sa version en modèle réduit, sa maison de poupée à elle, et à elle seule.

Il fait très lourd en ce soir d’août, et le ciel s’obscurcit rapidement. Les nuages, très sombres, semblent planer de plus en plus bas sur le village. Assis sur le balcon, Phil et Pirguitte guettent un souffle d’air qui ne vient pas. Dans le regard de Phil autant que dans celui de Pirguitte, flotte une tristesse indéfinissable.

— Ce sera un anniversaire difficile, dit Pirguitte.

— C’est toujours un anniversaire difficile, murmure Phil.

— Mais celui-ci, il sera pire.

— Dix ans, Pirguitte, tu te rends compte ? Ça fait déjà dix ans.

— Mais elle ne le sait pas…